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Des innovations narratives

La construction narrative du film est assez audacieuse pour l'époque. En effet, Citizen Kane s'ouvre sur un homme mourant qui prononce dans son dernier souffle le mystérieux mot Rosebud, tout en laissant tomber une boule de verre. La séquence suivante est une bande d'actualités, les News on the March, (hommage appuyé au plus fameux magazines d'actualités d'alors, The March of Time) retraçant la vie du personnage qu'on vient de voir mourir, Charles Foster Kane. Ce passage constitue une espèce d'entrée en matière et de sommaire car il présente les différents stades de la vie de Kane, les contradictions qui régissent le personnage. Tout au long du film, ces différents épisodes vont être repris et éclairés par différents témoignages.

D'autre part, à la fin de la projection de la bande d'actualités, le spectateur se rend compte qu'il assiste à une projection privée réunissant le producteur de l'émission et le journaliste qui l'a réalisée. Rawlston, le producteur, se déclare insatisfait du résultat et ordonne au journaliste de trouver le sens des dernières paroles de Kane, de percer le mystère Rosebud. Il veut la vérité sur cet être contradictoire, tantôt aimé, tantôt haï, tantôt acclamé par la foule, tantôt conspué.
Thompson commence alors son enquête et recueille cinq témoignages de personnes ayant connu Charles Foster Kane.
C'est ainsi que la vie de Kane va être dévoilée au spectateur : sous l'éclairage subjectif de cinq personnes. Tout d'abord, le journaliste se plonge dans les mémoires de Thatcher, tuteur et banquier du jeune Charlie, sur les traces de l'enfance de Kane, de sa séparation précoce d'avec ses parents.
Puis il rencontre Bernstein, l'homme de main, qui lui raconte les débuts puis les succès de Kane à L'Inquirer, son engagement pour un journalisme de qualité à dimension sociale.
Mais toujours rien sur la signification du mot Rosebud ? Un nom de femme peut-être ?

L'enquête conduit ensuite Thompson vers Leland, l'ami fidèle et intègre. Il évoque l'échec du premier mariage de Kane, ses ambitions politiques au détriment de la déontologie, sa rencontre avec Susan, la découverte par la presse de cette liaison et le fiasco politique qui en découla.
Dernier témoin à voir pour le journaliste : Susan la seconde femme de Kane. Elle reprend l'histoire contée par Leland mais le point de vue est désormais le sien et il nous montre un Kane froid et calculateur, voulant faire de sa femme une chanteuse de talent pour sauver son honneur. Susan dépeint l'échec de son mariage et l'impossibilité de son mari à aimer.
En dernier ressort, Thompson interroge le majordome de Xanadu mais lui non plus ne connaît pas le secret de Kane.

Ainsi après la biographie linéaire de News on the March, le film reconstitue la vie de Kane à coup de flash back, de discontinuité narrative, de points de vue divergents, de portraits kaléidoscopiques.
Toute l'originalité de la construction du film repose sur cette polyfocalisation, sur ces ruptures de la progression linéaire de l'histoire.


Au terme de son enquête, Thompson n'aura pas résolu le mystère Rosebud mais le réalisateur, véritable deus ex machina, livre le lourd secret au spectateur. Un long plan explore le grand hall de Xanadu qui renferme mille et un objets ayant appartenu à Kane et faisant référence à différents moments de sa vie. La caméra se fixe sur plusieurs objets avant de s'immobiliser sur une luge qu'un ouvrier jette au feu. Le mot Rosebud apparaît de manière fugace avant la disparition en fumée de la luge. Seul le spectateur connaît la clé du mystère mais le gros plan sur la luge n'est pas la dernière image du film. Orson Welles prend congé du spectateur sur un plan de Xanadu, aperçu derrière le portail du château, suggérant ainsi que la clé du film n'est peut-être pas là où l'on croit.
Le réalisateur ne tranche pas, il laisse la liberté de penser que ce mythe de l'enfance brisée explique la complexité de Kane ou bien que, comme le dit Thompson à la fin du film : " Je ne crois pas qu'un mot puisse expliquer toute la vie d'un homme. "

Orson Welles s'exprime sur cette question de vérité, d'authenticité à la demande d'Alain Bergala et Jean Narboni à l'occasion d'un entretien en mars 1982 :

On a souvent le sentiment qu'il y a des questions qui vous ennuient, ce sont les questions qui portent sur la " vérité ". Qui était " vraiment " Kane, dites-nous le dernier mot sur …

" Exactement, vous avez raison, c'est exactement la question de la vérité. "

Vous trouvez que c'est ennuyeux ?

" Oui, pas seulement la question, mais toute réponse à cette question. (rires) Toute réponse, quelle qu'elle soit ! Trop d'intellectuels répondent à ces questions, j'ai entendu tant de réponses (rires) ! C'est une invitation aux pires vices de l'intellectuel, ces questions concernant la vérité : qui est qui, et ainsi de suite … "

Le mystère Rosebud est donc résolu mais celui du citoyen Kane ne le sera jamais…

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